• L'homme imaginant

    "Lorsque  l'on pense au fait que chaque enfant qui naît est une page blanche, découpée dans le long parchemin enroulé du déterminisme génétique, mais fraîche et immaculée comme au premier jour du monde humain ; lorsque l'on pense que ce qui s'inscrit très tôt sur elle, ce qui fait sa richesse et sa fragilité, c'est l'expérience acquise par l'humanité au cours des ages, et que cette expérience nous sommes seuls et tous responsables du contenu sémantique des caractères qui la transcrivent, nous sommes tentés de conclure qu'il y manque un chapitre sans doute essentiel, à voir le monde des adultes, ce monde aveugle et déchaîné. Et c'est vrai qu'à l'héritage nous n'avons pas encore ajouté, ce que nous savons ou du moins croyons connaître de la Vie. Sur cette page blanche, s'inscrivent jour après jour, les lois physiques et les lois sociales, les réglements, les sens interdits, les feux rouges, les codes, les limitations de vitesse, mais rien, absolument rien, concernant la page elle même, son origine, sa texture, ses filigranes, sa couleur et son utilité."

    "La connaissance des mécanismes biologiques qui sont la matière des mécanismes sociaux est le seul espoir que nous ayons de dominer les uns et les autres. La biologie n'intervient pas seulement pour agrémenter, diversifier le comportement individuel. Elle intervient dans chaque individu et d'une façon très générale pour commander le comportement de l'homme dans la Société. Et cette société est telle, les rapports de production ne sont ce qu'ils sont, que parce que le comportement biologique inconscient de l'homme le commande ainsi.

    Dans la transmission des informations de notre siècle et des siècles passés aux enfants d'aujourd'hui et aux hommes de demain, nous percevons deux grands courants novateurs.

    L'un peut être la base d'un humanisme nouveau, largement diffusé et aboutissant à la mutation qui nous paraît essentielle, celle de la structure mentale des hommes. On peut en tracer le cadre. Il comprend d'abord l'enseignement devenu indispensable des bases biologiques du comportement comme conclusion à l'enseignement des mécanismes essentiels de la vie, ce qui a pour le moins autant d'importance que le problème des robinets et l'accord des participes. Il mettra en évidence le déterminisme de nos comportements, l'aveuglement qui anime nos jugements de valeurs, il débouchera sur la tolérance et le relativisme des faits humains. Il montrera le peu d'espace qui sépare le héros des esclaves; la véritable égalité n'existe pas si ce n'est dans notre soumission à nos déterminismes. En apprenant dès l'enfance à se mieux connaître, l'homme apprendra à mieux connaître ses semblables, à mieux comprendre ses comportements en sociétés. Nous devons aussi transmettre la notion fondamentale de "structure", son application dynamique à travers les rudiments de la cybernétique, en montrer les possibilités d'adaptation aux problèmes humains, sociaux et économiques, et l'instrument méthodologique irremplaçable qu'elle constitue. Nous devons mettre en ordre les informations transmises, par niveaux d'organisation successifs avec les interrelations existant entre eux. Il ne s'agit plus de collectionner des "connaissances" auxquelles on ne comprend rien parce que sans lien entre elles, mais de fournir un instrument, un outil,pour construire le monde dit matériel, par l'intermédiaire de la construction de notre monde mental.

    Ce premier courant que nous venons de schématiser assurera la réalisation de ce que certains appelleraient sans doute l'homme moral. Moral, parce qu'il aura à obéir à certaines lois, non du type de celles imposées par l'intérêt conscient des sociétés, et qui n'étant pas accopagnées de notice explicative doivent être appliquées de façon coercitive ou en faisant appel aux sentiments les plus instinctifs, aux "paris" les plus mercantilesz, aux préjugés les plus médiocres, à ce qu'il y a enfin de plus animal dans l'homme. Il obéira à des lois, mais à celles de la nature et de la vie, en tentant d'en trouver d'autres, plus fondamentales, qui le libéreront des précédentes.

    L'autre courant est celui de l'homme énergétique, forme qui restera sans doute longtemps encore nécessaire. Celui-ci se situera par rapport au précédent, il prendra vis-à-vis de lui sa véritable place : il parlera de l'homo Faber. C'est l'éducation technique, la seule envisagée aujourd'hui, quelle que soit l'idéologie de référence.

    Or pour faire des techniciens, quelle que soit la discipline, point n'est besoin d'université. Il suffit d'écoles techniques. L'université aujourd'hui n'est d'ailleurs pas autre chose : elle fournit des techniciens à ce monde qui les réclame et les consomme à une vitesse exagérée....

    Travail en miettes des mains et du cerveau, sporulation accélérée des individus, voilà le seul désir des sociétés technicisées actuelles, le seul avenir proposé à l'individu....

    Le rôle  de l'université ne devrait-il pas être de créer en toutes disciplines des esprits "contestataires", aptes à penser plus loin que ceux qui les ont précédés ? Et pour cela n'est-il pas indispensable non d'enseigner des certitudes, ce dont les écoles techniques se chargeront toujours trop, mais au contraire les failles, les contradictions, les insuffisances ? De montrer nonn ce qui va, mais ce qui ne va pas ? Non des champs fermés, mais des champs ouverts aux imaginations créatrices ? Le rôle de l'universitaire ne serait-il pas de faire le bilan du connu pour passer très vite avec les générations montantes à la recherche de l'inconnu ?"....

    "N'est-ce pas la rencontre avec la vie, avec les problèmes concrets du devenir, qui constitue le meilleur contrôle des connaissances ? qui constitue l'aiguillon indispensable au dépassement, qui exige la mise en jeu de l'imagination créatrice que l'on nous s'éteindre après 35 ans ? Cet âge limite n'est peut-être d'ailleurs que la conséquence des réflexes conditionnés créés chez l'homme jeune par une société de vieillards qui veut se perpétuer. Rien ne prouve que si l'on laissait l'adolescent et le jeune homme exprimer très tôt leur imagination, celle-ci ne serait pas plus longtemps créatrice à un âge beaucoup plus avancé. Rien n'est plus néfaste que les réglements de manoeuvre, imposés en invoquant une expérience qui ne devrait être là que pour orienter, non pour diriger. Mais cela exige de l'enseignant beaucoup d'humilité, beaucoup d'esprit critique pour lui-même, et le moins possible pour les autres, ce qui devient difficile dans une société entièrement parcheminée. Elle exige de lui qu'il accepte la critique et la discussion avec l'enseigné  que généralement il paternalise et qu'il admette que celui-ci, du seul fait qu'il est né et a grandi dans un monde qu'il ignore, car il n'est déjà plus le sien, peut mélanger les informations qu'il lui transmet d'une façon nouvelle après les avoir déstructurées.

    Je crois fermement que tant que l'on n'aura pas compris cette distinction indispensable entre l'homme technique et l'homme imaginant, notre société s'enfoncera dans un chemin sans issue, que les grands mots concernant l'humanisme ne seront pas suffisants à ouvrir sur des lendemains qui chantent ...

    De toute façon, il sera sans doute possible de former en grand nombre les découvreurs dès lors que la créativité non seulement ne sera plus châtrée dès le départ, mais encore sera encouragée, dès lors qu'un environnement favorable à son éclosion sera créé. Or, nous avons dit que les découvreurs n'avaient peut-être pas le rôle que l'on serait logiquement tenté de leur accorder dans l'évolution humaine. Nous avons dit qu'ils n'étaient que les témoins prématurés des temps à venir. Qu'ils naissaient isolément à la conscience, noyés dans l'inconscience de leur contemporains. Mais il n'en serait pas de même si ces découvruers naissaient en grand nombre. La société qui aura compris l'intérêt de les susciter, celle qui mettra ses efforts à réaliser l'environnement favorable à leur éclosion, ser non seulement assurée de survivre, mais assurer de rendre la première un service capital à l'humanité....

     

    Les masses sont capables de se révolter, mais pas de construire....

    La société de demain sera le fait des découvreurs et des foules, mais non des foules isolées, ou des découvreurs isolés. Et elle se réalisera d'autant plus vite que l'imagination créatrice deviendra une priorité du cerveau humain plus largement répendue....

    Une société qui dit-on possède, actuellement vivants, 95 % de découvreurs de tous les temps, est peut-être capable d'inventer aujourd'hui ses structures sociales de demain sur les bases qu'est en train de lui fournir la science, sans faire appel à chaque instant au culte de la personnalité des grands morts. La science vénère ses grands hommes, mais elle ne s'y soumet pas....

    Des chercheurs ont observé au téléobjectif des groupes de singes auxquels ils avaient préalablement implanté des électrodes dans diverses aires cérébrales. Ces animaux se trouvaient en liberté dans un espace clos, et l'électrogénèse de leurs aires cérébrales étaient enregistrée à distance. Il était possible de les stimuler à distance. Très rapidement ces animaux se constituent en sociétés. Un chef apparaît qui soumet les autre animaux à son autorité, son autorité sexuelle d'abord, évidemment. Une hiérarchie s'établie ensuite progressivement parmi les autres et cette hiérarchie se trouve être liée au comportement. Elle est fonction de l'agressivité. Le chef est le plus agressif. D'autre part, cette agressivité est elle-même fonction de l'électrogénèse du système limbique et il fut possible, en stimulant les neurones de ce système, d'influencer la hiérarchie, c'est à dire de transformer en chef des esclaves. La stimulation du noyau caudé, au contraire, diminue l'agressivité et provoque rapidement une régression de l'animal stimulé dans la hiérarchie. Mais le plus curieux est le fait suivant : les animaux, ayant à leur disposition des manettes permettant de stimuler eux-mêmes les aires cérébrales des autres singes, trouvent assez rapidement que la stimulation de son noyau caudé diminue l'agressivité du chef et le rétrograde dans la hiérarchie. Ils en usent largement dès que celui-ci devient trop dominateur.

    Quand on compare la vie sociale de l'homme moderne avec celle de ses ancêtres du néolithique, on constate que certains moyens de fuite ou de lutte lui sont interdits. Quand deux animaux de la même espèce ou d'espèces différentes entrent en compétition dans un environnement naturel, soit au sujet du territoire, soit au sujet d'une femelle, l'un d'eux finalement cède et s'éloigne : il s'agit d'une entente mutuelle sur une réaction d'évitement . Le phénomène est courant chez le gorille. Quand les animaux ne peuvent s'éviter, quand ils sont en cage par exemple, la compétition se termine souvent par la mort de l'un d'eux oupar la soumission du vaincu. Une hiérarchie s'établit. Chez l'homme le même phénomène apparaît. Chez les tribus primitives l'évitement mutuel était encore possible et les allées et venues d'individus ou de groupes sont toujours observables chez les Boshimans. Il est devenu impossible dans nos sociétés modernes. Les lieux de travail variés et la maison familiale sont des lieux de réunion entre individus où la promiscuité est inévitable et où la dépendance économique crée des liens de soumission qui rendent impraticable la réaction d'évitement mutuel. Il s'agit d'une cage analogue à celle où l'on peut enfermer deux gorilles....

    Dans la fuite ou la lutte, réponses biologiques simplifiées d'un organisme vivant à son environnement, réponses auxquelles l'homme lui-même ne peut se soustraire, tout un remaniement de l'équilibre biologique survient. Nous l'avons schématisé dans plusieurs ouvrages (H Laborit, 1954, 1963, 1968). Il trouve sa finalité dans l'autocinèse, c'est-à-dire la possibilité de déplacement par rapport au milieu, qui met en jeu le système neuro-musculaire et dont le résultat est la disparition, par  l'éloignement ou par la suppression, de la variation de l'environnement incompatible avec la survie. Chez l'homme moderne, une telle autocinèse est devenue impossible et les perturbations biologiques qui en sont le support deviennent inefficaces et inutiles, bien que toujours là. Ce n'est plus l'ours que l'homme trouve à la sortie de sa caverne moderne, mais le patron, le supérieur hiérarchique que,les lois sociales, les rapports de production, l'"autre" sous toutes ses formes. Or cet autre, il n'est plus question pour lui de le fuir ou de le combattre ouvertement. Et le déséquilibre biologique inutile s'exprime alors par toutes les affections, particulièrement vaso-motrices, de l'homme contemporain, depuis l'hypertension jusqu'aux ulcères gastriques et aux infarctus du myocarde. La réaction biologique au milieu, essentiellement vaso-motrice et endocrinienne dans son expression, neuro-psychovégétative dans son origine, réaction biologique ne trouvant plus sa résolution dans la fuite ou la lutte, se transforme en maladie psychosomatique. A moins quelle ne trouve en partie sa solution collective dans l'action de groupe : syndicats, partis politiques, groupements culturels, et même activités sportives....

    Aussi longtemps que les hommes n'auront pas pris conscience de leur déterminisme biologique et croirons à leur liberté, il y a peu de chance que cela change. Il faut, pour que cela change, que chaque homme prenne d'abord conscience de son animalité, de ce qui le lie à la vie dans son ensemble, aux autres espèces animales. Peut-être alors sera-t-il capable de dépasser son conditionnement biologique.

    On objectera que le singe n'est pas l'homme. On est malheureusement obligé de constater que le paléocéphale humain, celui de l'agressivité, est semblable à celui du singe, et que tout homme a dans son cerveau un grand anthropoïde qui sommeille. Il faut reconnaître à regret que dans la vie journalière, ce sommeil est de courte durée et que c'est ce grand anthropoïde qui guide, sous le déguisement trompeur des mots et du discours logique, la majorité de nos actes et de nos comportements. Alors que le singe est singe, qu'il assume entièrement sa destinée de singe, l'homme camoufle inconsciemment, car il ne s'en rend pas compte lui-même, le singe qu'il abrite dans son paléocéphale. On dit souvent que l'homme était un loup pour l'homme. C'est être trop optimiste, car dans la meute, quand l'agressivité de deux mâles s'oppose en combat singulier, le vaincu renversé tend au vainqueur sa gorge où monte la carotide, et jamais le vainqueur ne la déchire de ses crocs. Emporté par par ses jugements de valeur, son paléocéphale déchaîné par les mots, l'homme assassine sans remords et sans pitié.

    Cet environnement humain, cette vie en société que les espèces inférieures ont résolu souvent avec simplicité, l'homme moderne ne sait plus la contrôler. En effet, cet environnement se dilue dans l'irresponsabilité des pressions sociales sans visage, ou se personnifie au contraire dans un mot, capable ensuite de déchaîner toute l'agressivité insatisfaite....

    L'Humanité n'a pas encore atteint l'âge d'homme.....

     

    Il apparaît que dans "l'effecteur" homme, il est impossible d'envisager uniquement ce que nous avons appelé l'aspect énergétique, celui de son travail. Cet aspect est le phénomène essentiel dans certaines sociétés animales, les sociétés d'insectes par exemple, à tel point que l'on peut se poser la question de savoir où est l'organisme : est-ce l'abeille, est-ce la rûche?

    Or là, semble-t-il, pas de conflit. Si nous considérons l'abeille en tant qu'individu, elle fonctionne de la même façon qu'une cellule d'un organisme évolué, avec sa spécialisation qui concourt à la survie de l'ensemble. C'est nous, qui par nos jugements de valeur, attribuons notre hiérarchie à la rûche, en y distinguant des ouvrières, une reine, etc. On pourrait aussi bien dire, des membres, un ovaire. La hiérarchie n'existe que parce qu'elle est vue à travers notre système limbique humain, qu'elle s'y colore de l'instinct de domination qu'il contient, base de jugement de valeur, source des hiérarchies. Or il est curieux de constater que dans la rûche, si chaque individu concourt à la survie de l'ensemble, un seul est chargé de la reproduction de l'espèce. Chez l'homme malheureusement, chacun de nous en est chargé. Il en va de même dans la plupart des autres espèces animales et nous avons vu que cette fonction est ordonnancée par le comportement agressif et  le système limbique. Voici donc, à l'inverse de ce qui se passe dans les sociétés d'insectes, deux finalités réunies en un seul individu : le travail assurant ses approvisionnements matériels et ceux de ses proches et la reproduction participant à la survie de l'espèce. Avec cette dernière apparaissent l'agressivité et le besoin de dominer....

    Avec l'homme et le language, apparaît la conscience des faits, conscience très imparfaite, souvent obscurcie par les reflexes conditionnés, les jugements de valeur, mais conscience tout de même ; avec les languages, la mémorisation des expériences acquises au cours des générations; grâce à la mémoire et grâce à des systèmes associatifs plus développés que chez les autres animaux, peut naître enfin l'imagination créatrice. Qu'a fait l'homme de tout cela sur le plan sociologique ? Il a tenté de contrôler son environnement, et pas seulement son environnement matériel, mais aussi son environnement humain. Et c'est ainsi qu'à travers les âges, les écologies, des civilisations sont nées, des rapports interhumains se sont organisés, des solutions fondées sur la domination des individus ou des groupes ont été trouvés.

    Mais avec l'homme est apparu l'outil. Or, avec la civilisation industrielle et le travail en miettes, l'outil n'est pas resté la propriété de l'individu comme cela fut les cas pour l'artisan. L'outil est devenu la possession de quelques privilégiés qui tiennent en leur pouvoir les possibilités de travail du plus grand nombre. Avec le Marxisme enfin, l'homme a compris que si son travail en miettes n'avait plus grande signification, ni force par lui-même, par contre l'ensemble du travail humain pouvait être une force de pression considérable, tout en représentant une des finalités essentielles des sociétés....

    Tout ne doit-il pas commencer par l'éducation de la masse ? Mais comment l'éduquer si on lui imprime un nouveau catéchisme, un nouveau carcan intellectuel qui en bloquera à nouveau l'évolution ? Comment aussi éduquer les générations entièrement fossilisées dans leurs reflexes conditionnés et qu'une éducation scientifique multidisciplinaire n'aura pas fait naître au sentiment de la relativité des choses et des êtres ? A qui la biologie n'aura pas fait découvrir le déterminisme de leur système nerveux ?

    Comment éduquer un peuple dont l'économie est entièrement et intimement mêlée à celle des autres, à tel point que la notion de frontière n'est là que pour limiter les déplacements individuels, mais pas ceux des capitaux ? Comment éduquer non pas "une" bourgeoisie nationale, ce qui ne servirait pas à grand chose, mais "la" bourgeoisie internationale ?...

    En d'autres termes, comment faire prendre conscience de la nécessité d'une évolution, voire d'une révolution, à une masse qui n'a pas conscience de cette nécessité, parce que ses besoins fondamentaux sont assurés ?...

    Ainsi, il apparaît que le but immédiat pour qui espère en l'évolution humaine est de hâter l'automation. mais cela ne servira à rien en ce qui concerne l'aliénation humaine et ses contraintes, si parallèlement on ne donne pas à tous ces hommes "énergétiques", devenus inutiles, les moyens de devenir créateurs. Sinon, on risque d'aboutir rapidement à un monde de Hippies, entièrement abandonnés à leurs motivations inconscientes, et se comportant de façon semblable aux sociétés d'anthropoïdes auxquels la forêt équatoriale fournit sans gros effort l'essentiel de leurs besoins.

    Je doit pourtant avouer que ces Hippies me sont, tout compte fait, plus sympathiques, dans leur fuite de certaines contraintes et leur empressement à s'en trouver de plus abrutissantes encore, que les justes de tous les pays, sûrs de leur bon droit, de leur morale, de leur propriété privée, de leur religion et de leurs lois, de leurs immortels principes de 89, jamais indécis jamais tourmentés, sûrs de détenir la vérité et prêts toujours à l'imposer, au besoin par la guerre, la bouche pleine d'une liberté qu'ils imposent et qu'ils s'imposent à coups de bottes et de dollars, nourris au lait de la publicité et des dogmes. Oui je crois préférer encore la destruction des images due à la LSD aux images sclérosées qui peuplent ce monde incohérent par la multitude des certitudes admirables, ce monde libre pour qui a suffisamment d'argent pour se croire libéré, ce monde qui remplace la notion de structure dynamique par celle de charpente sociale cimentée par les armées, ce monde qui confond l'individu et le compte en banque, la créativité et le commerce, les évangiles et le droit civile, ce monde qui a bonne conscience parce qu'il n'a plus de conscience du tout, ce où l'on ne peut plus rien chercher car l'enfant y trouve à sa naissance sa destinée définitivement écrite sur sa fiche d'état civil, ce monde qui momifie l'homme dans ce qu'il appelle l'humanisme, qui parle de l'individu comme si celui-ci pouvait exister isolément, confond société et classe sociale, justice et défense de la proprité privée, ce monde qui ne cherche rien parce qu'il a déjà tout trouvé.

    A ceux qui cherchent à fuir ce monde sans humour et qui se réfugient dans des paradis artificiels en perturbant pharmacologiquement l'association d'images inscrites dans les mécanismes de leur biochimie cérébrale, ce qu'il faudrait dire c'est qu'au lieu de créer un monde irréalisable parce qu'individuel et non confronté aux relations  existant déjà dans l'environnement, confrontation qui permet seule de juger de la validité d'une hypothèse, ils seraient peut-être plus efficaces en tentant de laisser fonctionner leur imagination créatrice. Malheureusement, celle-ci ne peut fonctionner que si elle parvient à se dégager de la prison des reflexes où la société l'enferme dès l'enfance. Les solutions neuves ne peuvent être découvertes qu'à ce prix....

    Il n'y a pas seulement que la misère matérielle qui est attristante. Celle-là peut encore avoir une certaine noblesse. Elle n'est pas suffisante à ramener l'homme au niveau de la bête. Par contre, la misère de l'esprit, celle qui fait de l'admirable cerveau humain une boite à reflexes et à jugement de valeur, un organe sans usage, un instrument d'anthropoïde, cette misère là est dramatique. C'est la misère du sectaire et du nanti, du bon citoyen et bien souvent de l'honnête homme. Peut-on en vouloir à certains de refuser cette misère là, de chercher ailleurs un monde plus coloré ? De ne pas être attirés par les maisons de la culture, la télévision, le PMU, le jeu de lotos, la pêche à la ligne, les voyantes extralucides, le cinéma, la foire du Trône ou le cirque Pinder, toutes soupapes officielles à la tristesse de l'e"xistence urbaine ? Cette société qui juge ne pourrait-elle commencer par se juger ?...

    Il m'a été reproché de ne rien construire, e ne rien proposer. Je pense qu'entre le maintien des structures acquises plus ou moins réformées, la proposition d'une démocratie avancée et la révolution, un suffisamment grand nombre de propositions sont faites. Sont-elles plus constructives ? Je n'ai quant à moi, au cours de ces reflexions, pas cherché à proposerun "programme" mais à démontrer, à préciserles mécanismes inhérents à l'état de choses existant.

    Tout se passe comme si l'on pensait, par la construction d'une piste de vitesse, pouvoir obtenir qu'une deux-chevaux atteigne le 200 à l'heure! Or, si un bolide de formule 1 a besoin d'une piste, d'un environnement transformé, pour réaliser sa vitesse de pointe qu'il ne peut atteindre sur un chemein vicinal, il est nécessaire de réaliser d'abord une transformation assez profonde de la deux-chevaux, même placée sur un circuit de vitesse, pour atteindre les mêmes performances. C'est seulement ce que j'ai voulu dire.

    Depuis que l'homme est homme, semble-t-il, il y a eu des révolutions. Ce ne sont pas elles qui ont eu le plus d'influence sur l'évolution humaine....

    Mon programme, je serais tenté de dire qu'il consiste  à étudier précisément la façon de transformer une deux-chevaux en un engin de 3000 ml de cylindrée. En effet, la cybernétique, nous l'avons dit, nous apprend que le milieu transforme l'homme et que l'homme transforme le milieu. Mais depuis des centaines de milliers d'années, la structure biologique de l'homme est restée à peu près la même . Ce qui a changé, c'est ce que sa mémoire est capable d'engrammer. Ce qui a changé, ce sont donc les éléments que son Imagination a à sa disposition et peut aujourd'hui manipuler. Mais les facteurs qui dirigent cette manipulation, nous commençons à peine à les entrevoir, à les isoler, à les comprendre, ce qui est nécessaire pour les diriger. Il y a trente ans, la neuro-physiologie était à l'état foetal. On ne savait pratiquement rien du fonctionnement d'un cerveau humain. Des millions de chercheurs ont, depuis, commencé à éclairer ce labyrinthe et déjà tentent de le situer dans le comportement individuel, puis social. Les reherches concernant la biologie du cerveau des espèces inférieures débouchent maintenant sur les comportements des sociétés animales. La toxicité d'un agent pharmacologique est complètement différente suivant qu'il est injecté à un animal isolé ou à un animal en groupe et suivant l'importance du groupe. La reproduction des souris varie suivant la densité de la population où elles se trouvent, diminuant avec le nombre. On a pu montrer que ces faits étaient en rapport avec une activité accrue de certaines aires cérébrales, activité qui est elle-même fonction de la libération de certaines substances chimiques provoquée par les contacts"inter-souris". Quelques microgrammes de substances biologiques sécrétée par certains types de neurones, ou certaines glandes endocrines, dont l'activité varie avec les rapports sociaux, avec, on peut le penser, les rapports de production, sont capables de transformer profondément le comportement humain. Ces quelques exemples montrent que le milieu agit bien sur l'être vivant, mais pas comme on avait pu le croire jusqu'ici. Des êtres aussi simples que des amibes, êtres unicellulaires, nous montrent déjà le déterminisme primitif des comportements puisque, dans certaines espèces dites "sociales" les individus se réunissent en groupe quand le milieu s'appauvrit en nourriture....

    Ce rappel montre que rien n'est isolé dans la nature et que la biologie naissante doit inéluctablement nous conduire à une science véritable de nos comportements. Ces comportements, dès maintenant, quelques microgrames de substances chimiques absorbées, existant déjà dans l'organisme, ou inventées récemment par l'homme, sont capables de les transformer profondément. Ainsi, l'homme est déjà capable d'agir sur le rendement de la deux-chevaux. Même si la solution pharmacologique ne triomphe pas, ce qui est peut-être après tout souhaitable, le seul fait de connaître scientifiquement les mécanismes de ces comportements, mécanismes qui s'étagent de la molécule au métabolisme, à la cellule, aux organes, aux systèmes, aux individus et aux sociétés, le seul fait de les connaître, de les avoir mis à jour, d'avoir affirmé indiscutablement leur existence fera que l'homme et les sociétés ne pourront plus être les mêmes....

    Nous avons répété fréquemment au cours de ces pages que ce qui caractérisait essentiellement notre espèce, c'était le fait de posséder dans son cortex des zones associatives particulières, sur le fonctionnement desquelles repose l'imagination créatrice.

    Or il apparaît en définitive que très peu d'hommes aujourd'hui, après des milliers d'années d'évolution humaine, sont capables d'utiliser ces zones corticales privilégiées. Ainsi, peut-on dire qu'ils vieillisent avant même d'être nés à leur humanité....

    Que sert alors de prolonger l'existence, non de morts en sursis, mais de représentants d'une race préhumaine qui n'en finit pas de s'éteindre ? ...

    Le vieillissement est un sujet qui moi-même me passionne. Mais le sujet d'étude qui devrait avoir la priorité des priorités, n'est-ce pas celui de la naissance de l'homme à son humanité ? Quelqu'un a dit déjà, il y a environ deux mille ans, que nous ne pouvions y parvenir si nous n'étions pas comme des enfants. Des enfants...c'est-à-dire cette page vierge sur laquelle ne sont point encore inscrits à l'encre indélébile les graffiti exprimant l'ensemble des préjugés sociaux et des lieux communs d'une époque."

    Source : L'homme imaginant, Henri Laborit


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