• Alain Juppé et l'Environnement

    Citoyens de la Terre
    Voici le texte intégral de l’article que j’ai publié, sous forme concentrée dans le FIGARO du 17 janvier 2007


    Les 2 et 3 février prochains se tiendra à Paris la Conférence sur l’environnement à laquelle le Président de la République a convié les représentants d’une cinquantaine de pays, ainsi que des personnalités de toutes origines (scientifique, politique, philosophique, culturelle…) particulièrement engagées dans le combat pour l’avenir de notre planète.
    L’objectif de cette Conférence est à la fois simple et ambitieux : mobiliser la communauté internationale en faveur de l’environnement, faire émerger une nouvelle citoyenneté environnementale et, concrètement, lancer un appel solennel en faveur de la création d’une Organisation des Nations Unies pour l’Environnement (ONUE), comme il existe des organisations mondiales pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), pour la santé (OMS), pour le commerce (OMC) etc.

    Qui peut nier qu’il y ait urgence ?
    Après une période où prévalaient le doute ou l’insouciance, les opinions publiques, sensibilisées par les avertissements de plusieurs personnalités dont la parole a une forte résonance médiatique (en France, Nicolas Hulot par exemple, ou Yann Arthus-Bertrand ; mais aussi l’ancien vice-président des Etats-Unis
    Al Gore dont le film : « Une vérité qui dérange » a rempli les salles de cinéma) sont en train d’accomplir une véritable révolution intellectuelle et morale : elles prennent conscience que, pour la première fois de son histoire, l’humanité a les moyens de se détruire et de détruire sa planète, non seulement parce qu’elle s’est dotée d’armes de destruction massive, les bien nommées, mais aussi parce qu’elle est en train d’épuiser des ressources naturelles vitales et de compromettre les équilibres fondamentaux de notre écosystème.
    Tout d’un coup, l’humanité comprend que c’est sa survie qui est en jeu, qu’un suicide collectif est en marche, qu’il y a « le feu dans la maison ».

    Je ne m’attarderai pas sur le constat. Il commence à être connu, même s’il y a encore beaucoup à faire pour vaincre le scepticisme ou l’ignorance.
    Le réchauffement climatique est sans doute le défi majeur.
    A quelques rares exceptions près, les savants sont désormais d’accord : c’est l’activité humaine, et notamment les émissions de gaz à effet de serre, qui sont la cause déterminante de l’élévation des températures moyennes à la surface du globe.
    Quant aux effets de ce réchauffement, on en trouve quotidiennement la description détaillée dans la presse.

    La déforestation qui, malgré les mises en garde les plus alarmistes, se poursuit à un rythme effrayant dans toutes les grandes forêts primaires, aggrave le phénomène en réduisant les capacités mondiales d’absorption du CO2.
    La surexploitation des ressources naturelles (énergies fossiles non renouvelables, mais aussi matières premières en général, et peut-être surtout eau…) nous prépare des lendemains douloureux. Si les pays émergents venaient peu à peu à en consommer autant par tête d’habitant que le font les grands pays développés, plusieurs planètes n’y suffiraient pas.
    La biodiversité recule : le nombre d’espèces vivantes qui disparaissent chaque année est stupéfiant. Apprendre que d’ici 2050, si la pêche industrielle se poursuit au rythme actuel, la quasi-totalité des espèces de poisson que nous aimons trouver dans nos assiettes auront disparu, provoque un choc qu’on espère salutaire.
    Sans tomber dans le malthusianisme, on peut aussi rappeler que l’augmentation exponentielle de la population humaine depuis le XIX° siècle est l’une des causes principales des déséquilibres de tous ordres qui fragilisent la vie sur Terre.
    J’arrête là ce rapide résumé des défis que nous avons à affronter.

    Au-delà du constat, c’est la recherche de solutions qui doit maintenant nous mobiliser.
    Que faire ? C’est la question que nous devrions nous poser sans cesse, et poser à tous les responsables qui sont en situation d’agir.

    Car nous pouvons agir. N’acceptons pas le catastrophisme de ceux qui nous disent qu’il est trop tard !

    Nous avons déjà apporté la preuve, dans un passé récent, que nous étions capables d’inverser certaines tendances.
    La qualité de l’air, par exemple, est aujourd’hui meilleure, dans beaucoup de grandes villes européennes, qu’elle ne l’était il y a trente ou quarante ans : les transports collectifs non polluants ou moins polluants (métros, tramways, bus au gaz…) ont été développés ; les systèmes de chauffage ont été modernisés et mieux réglés…
    Quand les scientifiques ont observé un « mitage » inquiétant de la couche d’ozone qui protège la Terre de certains rayonnements dangereux, ils ont recherché et trouvé l’une des causes du phénomène : la dispersion dans l’atmosphère de grandes quantités de CFC, ces gaz présents dans toutes nos bombes aérosols. La communauté internationale a réagi en signant, à Montréal, en 1987, un accord qui interdisait l’utilisation des CFC. Résultat : on observe aujourd’hui que la couche d’ozone est en train de se reconstituer.
    L’évolution de la démographie mondiale elle-même nous montre que le pire n’est pas sûr : dans tous les pays émergents, les courbes de croissance de la population commencent à s’infléchir. Ce qu’on appelle parfois la « révolution démographique » poursuit son cours : après la chute de la mortalité, notamment infantile, due à l’amélioration de l’état sanitaire des populations, vient la baisse de la natalité qui accompagne le développement et les changements de comportement qu’il induit. Les prévisions démographiques globales à échéance de quelques décennies sont revues à la baisse. (Je n’évoquerai pas ici les problèmes que pose à de nombreux pays riches leur déclin démographique.)
    Rien, donc, n’est perdu.
    J’irai même plus loin : une chance nous est peut-être donnée de construire un monde meilleur, plus respectueux des équilibres naturels, plus harmonieux, plus doux…
    Je ne veux certes pas céder à la tentation de l’Utopie, de ce monde idéal que d’aucuns nous décrivent : un monde où l’empreinte écologique humaine aurait « rétréci » ; où nous utiliserions moins d’eau et de ressources naturelles ; où la part des biens matériels dans notre consommation aurait décru au profit des secteurs immatériels tels que les services, les arts, la connaissance, l’artisanat etc…

    Mais, à tout prendre, je préfère croire que « Un autre monde est possible », comme tente de le démontrer plus sérieusement Joseph Stiglitz, que de laisser prospérer les thèses passéistes qui nous vantent ce qu’il est convenu d’appeler la « décroissance » : moins de consommation, moins de production, moins de déplacements… et pourquoi pas ? au bout du chemin, le retour à la diligence et à la lampe à huile.
    Comment parler de décroissance dans un monde où un milliard de personnes vivent avec moins de deux dollars par jour, où 800 millions d’hommes, de femmes, d’enfants ne mangent pas à leur faim ? L’économie mondiale doit continuer à produire de la nourriture, des vêtements, des maisons, et aussi des machines, des véhicules…
    Ne nous trompons pas d’objectif ! Le but n’est pas de produire moins, de consommer moins, de se déplacer moins… mais de produire autrement, de consommer autrement, de se déplacer autrement. Ce n’est pas la décroissance qu’il nous faut organiser, mais une autre forme de croissance, mesurée sans doute par un outil statistique un peu moins fruste que notre actuel PNB (encore que celui-ci inclue les services, si précieux pour notre bien-être…), une croissance qui s’accompagne en tout cas de la décroissance des gaspillages et de l’épuisement des ressources non renouvelables.
    Oui, une industrie capable de développer de nouvelles techniques de production moins consommatrices d’énergie et de matières premières est possible ! Une science capable d’inventer de nouvelles énergies, renouvelables et non émettrices de gaz à effet de serre, est possible ! Une agriculture capable de renoncer à l’utilisation massive de substances chimiques qui polluent nos sols et nos nappes phréatiques, pour généraliser des méthodes biologiques est possible ! Un urbanisme capable de concevoir des quartiers où tout concourre à préserver notre environnement, et des habitations à énergie positive, c’est-à-dire qui restituent autant ou plus d’énergie qu’elles n’en consomment, est possible…

    Suis-je en train de tomber à mon tour dans l’Utopie ? Je ne le pense pas. J’ai simplement confiance dans les capacités créatrices de l’espèce humaine.
    Et puis, après tout, si la révolution écologique était notre nouvelle Utopie ? Il y a parfois, dans les visions utopiques de l’avenir, une force de progrès et de mobilisation qui peut changer le cours des choses.
    A condition de s’appuyer sur un solide plan d’actions.

    Il nous faut maintenant agir, et à tous les niveaux. Il nous faut créer une grande chaîne d’initiatives, du local au global, comme j’ai tenté de l’expliquer dans l’une des lettres de mon livre : « France, mon pays ».
    Tout commence dans nos vies quotidiennes, là où nous vivons, dans nos campagnes et principalement dans nos villes.
    Les villes sont en première ligne dans le déclenchement et le développement de la révolution écologique.
    Elles ont d’abord la responsabilité d’organiser les déplacements de leurs habitants, de faire fonctionner des transports collectifs moins polluants, de rendre les espaces publics aux cyclistes et aux piétons. Beaucoup de villes françaises ont, au cours des années récentes, lancé le mouvement.
    Elles sont aussi responsables des politiques de collecte et de traitement des déchets, notamment de leur recyclage ; elles peuvent inciter à diminuer la production des dits déchets, par une action d’information et d’éducation des citoyens.
    Responsables encore d’une gestion plus raisonnée de leurs ressources en eau, qu’il s’agisse des usages publics (voirie, espaces verts) ou privés (récupération des eaux pluviales etc.)
    Responsables de favoriser l’éco construction et l’éco aménagement, c’est-à-dire de demander le respect des normes de haute qualité environnementale à l’occasion de la délivrance des permis de construire ou de l’approbation des opérations d’urbanisme.
    Cette énumération des responsabilités locales n’est pas exhaustive. C’est en particulier à l’échelon local qu’il faut amplifier les campagnes de sensibilisation et de pédagogie concrètes qui feront évoluer les comportements individuels.

    La chaîne se prolonge au niveau national.
    Les gouvernements ont un rôle éminent et multiforme à jouer ; je ne donnerai que quelques exemples : mettre en œuvre le principe « pollueur payeur », taxer la production de carbone, utiliser le levier fiscal pour encourager l’utilisation des biocarburants, la progression du fret ferroviaire ou les économies d’énergie.

    Le maillon régional est important. On pense naturellement chez nous au rôle de l’Union Européenne dont on attend une politique énergétique plus volontariste ; la production de normes plus protectrices de notre santé, de notre sécurité, de nos équilibres et milieux naturels ; la poursuite de la réforme de la politique agricole dans le sens d’un meilleur respect de notre environnement.
    D’autres espaces de solidarité régionale se constituent ou s’affirment, notamment pour la gestion de l’eau ou les bonnes pratiques concernant les fleuves partagés (Sénégal, Niger, Rhin, Mékong…)

    Vient enfin, en bout de chaîne, le maillon de la gouvernance mondiale.
    Il existe aujourd’hui 500 accords internationaux relatifs à l’environnement ; la plupart sont moins connus que le célèbre protocole de Kyoto. Il existe aussi 18 agences, programmes ou institutions internationales qui ont compétence en la matière, dont le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE). On imagine facilement les défauts du système : prolifération des instruments, fragmentation des centres de décision, concurrence entre les institutions, absence de politique internationale cohérente, faiblesses structurelles du PNUE qui n’a aucune capacité normative et peu de capacité opérationnelle.
    Système coûteux de surcroît, qu’il s’agisse du coût de fonctionnement des 500 accords multilatéraux, dotés chacun de leur propre secrétariat et de leur budget ; du coût des multiples réunions et rapports ; ou des coûts indirects globaux d’une mauvaise gouvernance.
    D’où la proposition avancée par Jacques Chirac et formalisée par l’Union Européenne de créer une organisation chef de file, associant tous les acteurs d’une politique globale de l’environnement et s’inspirant des meilleures pratiques internationales existantes. Il appartiendra à la prochaine Conférence de Paris d’en préciser les contours.
    Je voudrais seulement évoquer ici quelques-unes des objections qui pourraient lui être faites.
    Certaines viendront des pays développés et principalement des Etats-Unis d’Amérique dont on connaît la méfiance envers le système onusien, toujours soupçonné de lourdeur et d’inefficacité. Nous devrons être vigilants sur les performances de la nouvelle organisation et prendre, en amont, toutes précautions pour la doter de règles de fonctionnement exigeantes.
    D’autres critiques seront formulées par les pays émergents qui redoutent de voir leur croissance freinée par l’édiction de normes ou de contraintes que n’ont pas connues, au moment de leur révolution industrielle, les vieilles nations industrialisées. Il faut prendre en compte cette crainte, mais nous devons aussi nous employer à convaincre ces pays que, s’ils refusent de s’associer au sauvetage de notre planète commune, ils n’échapperont pas à la catastrophe annoncée. Notre survie est leur survie.
    Les pays pauvres enfin nous interpelleront, à raison, sur ce qu’ils peuvent attendre d’une telle initiative. Sera-t-elle un luxe de pays riches ?
    Aggravera-t-elle les inégalités à travers la planète ?
    Ces interrogations sont légitimes et nous devrons y répondre en nous engageant à intégrer pleinement l’environnement dans les politiques de développement et de lutte contre la pauvreté, c’est-à-dire à aider, financièrement mais aussi grâce à un soutien technologique, les pays en développement à participer à notre révolution écologique. Sans doute ont-ils, eux aussi, beaucoup à nous apprendre sur le respect de la nature et de la vie…

    Nous nous lançons dans une longue quête.
    Comme toujours, c’est à un groupe pionnier de nations plus militantes de la Terre qu’il reviendra de la conduire.
    Quand la France, le Canada, le Québec, et quelques autres ont décidé de mener la bataille de la diversité culturelle, le scepticisme que souleva leur initiative fut grand. Aujourd’hui la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée à Paris le 20 octobre 2005, entrera en vigueur en mars prochain.
    Certes comparaison n’est pas raison. Mais la foi, nourrie par l’évidence de l’urgence, peut soulever des montagnes.

    Alain Juppé

    Source : http://www.al1jup.com/viewReac.php?id=293


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